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Texte publié lors de l'exposition en 2010 au Bleu du Ciel 7 films en installation.

Crête de vache et punk de source

 

Si on s’amusait à faire une liste des sujets évoqués dans les films de Georges Rey de la fin des années 60 à la fin des années 70, on obtiendrait un étrange agglomérat, fait de vaches, de corps nu, de punk, d’eau, de pantalon de cuir et de fleurs. Une liste à la limite du surréalisme et de l’incohérence. Or, il suffit d’un peu de chronologie pour voir apparaître au fil du temps une évidente suite. Tout est une question d’histoire, d’une décennie à l’autre, de l’utopie au désenchantement. Car Georges Rey ne se contente de montrer, il temporise le regard et met en scène la manière de voir. De l’instant de la rencontre subjective à sa disparition dans l’énergie du moment. 

Cette capacité à absorber l’esprit d’une époque rend du reste difficile toute approche trop globale de son travail. Car du plan fixe d’une vache, à la caméra qui plonge dans la foule d’un concert, les liens semblent à priori assez tenus. Ce n’est qu’à la lecture d’une société qui se transforme que l’on peut apprécier à l’écran la mise en image de la fin de la modernité.

Dès douze ans, Georges Rey le reconnaît lui-même, il était "malade de cinéma". Capable de s’enfermer pour trois séances dans une des nombreuses salles obscures de son quartier. Il regarde alors tout ce qui se présente sans aucun à priori et se forge au fil des ans son propre panthéon. Griffith, Walsh et Siegel sont les metteurs en scène qu’il préfère. On est loin, très loin du cinéma expérimental et les premiers essais du jeune cinéaste seront encore marqués par la narration.

Mais Georges Rey absorbe mieux que personne ce qu’il conviendrait d’appeler l’air du temps, Mai 68, l’apparition de Godard et de Rivette, des cours d’histoire de l’art révolutionnent sa manière de filmer. Mais contrairement à d’autres, lui tient à garder une certaine distance. Il est d’abord un spectateur qui mène de son côté l’introspection propre à toute une époque. En 1969, il réalise en 16mm, l’Homme nu. "C’est un plan séquence d’un homme vu de dos. La caméra s’avance et plus elle avance, plus la lumière augmente. Je voulais donner à voir la destinée des hommes et des femmes. Ainsi, ils  apparaissent dépouillés de tout ce qu’ils ont pour finir par n’être reliés qu’à la lumière, à l’énergie". 

Dans ce premier film sans scénario ou dialogue, on retrouve déjà quelques éléments récurrents dans le reste de son travail, dont la durée même de la séance qui dure le temps du déroulement de la bobine, soit un peu moins de trois minutes et ce sans aucun montage. Un temps d’impression dans un cadre qu’il relie au tableau. "Je ne cherchais pas une continuité avec le théâtre mais avec l’art et donc avec la peinture, tous les thèmes que j’ai traités à ce moment-là étaient des thèmes picturaux, le portait, les animaux, la source, les fleurs".

En suite logique à cette présentation de l’homme, il part à la recherche de ses origines, la source, une source au sens littéral du terme qu’il va filmer au mont Gerbier-de-Jonc. "On voit juste de l’eau pulsée, très peu et très lentement". Un filet hasardeux qu’il a trouvé au bord d’une route "car il y a mille sources en cet endroit qui se rejoignent pour former un cours d’eau".

Et c’est en parcourant cette campagne que le citadin fait une rencontre. "Je suis tombé sur une vache. C’était le genre de rencontre qui m’a mis en vibration. Elle ruminait. C’était comme si, depuis des millénaires, elle avait ruminé, et comme si dans des millénaires à venir, elle allait ruminer. Et moi, j’étais là, juste dans cet instant du regard".  

Le sujet n’est cependant pas évident et Georges Rey mettra bien six mois à planter sa caméra devant la bête. "Je l’ai laissée ensuite trois ans dans un tiroir et puis je l’ai sortie de nouveau et je me suis mis à rire en me demandant ce que pouvait bien être  cette histoire ? Alors, j’ai décidé de la montrer" L’animal fera un malheur dans le cercle du cinéma expérimental et finira par se retrouver dans les fonds cinématographiques de nombreux musées internationaux. Avec elle, Georges Rey, s’offre une réputation et surtout un malentendu. Le plan fixe du bovidé renvoyant au maître du genre Andy Warhol. Or Andy Warhol, à cette époque, Georges Rey ne connaît pas. La seule obsession qui ne l’a jamais conduite, lui, étant celle du réel. "Je suis contre l’imaginaire, je n’ai jamais rien imaginé" aime-il à dire. Et la rencontre reste bien, pour lui, cette apparition du réel. "C’est comme recevoir un truc énorme, quand on se rend compte de l’existence d’une chose. Le mécanisme du film est alors mis en place pour retrouver la sensation ressentie lors de la première rencontre". Que de New York à Lyon puisse se régler la même question du "comment je regarde" ne fait que renforcer la prégnance des idées sur nos intentions.

Georges Rey va continuer à se confronter à l’énergie du réel. C’est une jeune femme découverte au hasard d’un train dont le visage se tourne et se détourne avec indifférence qui donnera lieu à une autre rencontre. La forme d’une rose, tous ces petits et ces grands riens qui vont ponctuer son regard et imprimer la pellicule.

Mais tout change à la fin des années 70, le punk se met en scène et à Lyon, Georges Rey lance sa caméra au coeur de la piste. "Pour moi, c’était une rupture avec le réel. Il n’y avait plus de futur et les rencontres, celles qui m’émouvaient, pouvaient me constituer, celles qui étaient capables de vous amener loin n’étaient plus envisageables. Il n’y avait plus de salut, il fallait juste se dépêcher, profiter du moment présent car après il n’y avait plus rien"

Le film Fumée raconte cette disparition du réel. Désormais Georges Rey réalise dans l’instant. Il plonge dans un concert, écoute un musicien, enregistre des instants de musique et de vie. Mais il n’est jamais dans le documentaire, il est voyeur certes mais pas passeur. Il ne raconte pas, n’explique pas, au rythme d’une marche dans une foule, c’est la caméra qui prend comme elles arrivent des images de têtes, de corps, des morceaux de scène, des bouts de guitares et de chanteurs devenus acteurs d’une énergie instantanée. Le monde ne s’intériorise plus, il s’imprègne à peine et les images lui ressemblent.

Quand la musique aura remisé au placard du temps le brouillon de cette explosion, Georges Rey se tournera vers les portraits d’artistes "Pour moi, les artistes rencontraient encore le réel et je pouvais me reposer sur eux pour me le restituer".

Il faut donc regarder la filmographie de Georges Rey à la scansion du temps pour en comprendre le cheminement. Car il filme avant tout quelque chose de rare, la manière de regarder et mieux que quiconque, il sait en faire partager les déplacements si souvent imperceptibles.

 

Hauviette Bethemont

 

 

 

 

 

Projection de films expérimentaux inédits de Georges Rey à l'Institut d'Art Contemporain lors de l'exposition So punk ? en 2009

Réalisés en 1978-1979, ces films documentent une période de la scène musicale lyonnaise au parfum de punk. A travers un focus sur les concerts de trois groupes – Marie et les Garçons, Starshooter et Electric Callas – Georges Rey capte l’énergie d’un mouvement musical alors émergent et l’effervescence d’un moment. Filmés dans des lieux qui accueillaient la scène underground de l’époque (La Cigale, Le Rock’n roll Mops…), ces trois groupes se sont avérés déterminants dans l’histoire du rock lyonnais.

Georges Rey présente également un film qu’il a tourné durant une répétition dans une cave du groupe Marie et les Garçons, ainsi que les films Punk, Mephisto et De Profundis, trois portraits de gens gravitant dans le milieu musical punk des années 70. Intéressé par leur attitude et par leur vécu, Georges Rey a cherché à saisir leur expérience en même temps que sa propre expérience de vie et de rencontres.

 

Georges Rey a commencé à filmer à la fin des années 60. L’homme nu (1969) est son premier film, suivi par La vache qui rumine, un plan fixe de trois minutes. 

De 1975 à 1978, il réalise un film, décadré, de cinquante minutes, L’amour la plus grande imposture de tous les temps, inspiré par différentes rencontres faites lors de voyages (à Venise, en Occitanie…). Le film commence par un chemin de fourmi, sujet emblématique de ce qui, en soi, ne peut se cadrer. Il traite du lien entre nature et culture, du phénomène de culturation et de construction d’une identité au fil des rencontres. Ce film pose déjà tout l’esprit de la recherche de Georges Rey, son intérêt pour le hors-cadre, son refus de la norme, ce qui le conduit à ne pas tenir compte d’un cinéma normé et à s’intéresser particulièrement à tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, contribue à libérer la condition humaine. C’est dans cet esprit, également, qu’il réalise Le monde le plus beau est comme un tas d’ordures répandu au hasard (1976), inspiré d’une phrase d’Héraclite qui postule ainsi l’émergence de la beauté en dehors de l’ordre.

La rencontre de Georges Rey avec l’univers musical punk a confirmé sa démarche. Il y retrouve la mise en cause des règles, le franchissement des limites et le désir d’échapper aux conditionnements. L’attitude punk, où prime la pulsion, le conforte dans son intérêt pour une forme de réalité instinctive et dans sa volonté « d’être présent là où il y a un maximum d’énergie ». Quand Georges Rey filme les groupes, les concerts, « il veut exister autant qu’eux en les filmant », exister pouvant même impliquer de « disparaître ». Il ne s’agit donc pas de signifier un point de vue, un parti pris, par l’orientation ou le mouvement de la caméra, mais de les filmer selon un mode qui soit au plus près de son ressenti en leur présence. Le « Do It Yourself » appliqué à la caméra, en quelque sorte. Le film sur Electric Callas est très frontal, induit par la violence hypnotique du groupe. Celui sur Marie et les Garçons opère un déplacement de la caméra pour être pleinement « avec » le groupe sur scène et laisser apparaître le public. Le film sur Starshooter est en plan fixe, pour mieux capter la prestation scénique du groupe.

Passée cette révélation du monde punk, Georges Rey aura d’ailleurs la sensation d’avoir perdu le contact avec le réel. Si l’on émet l’hypothèse que « se réaliser » consiste à trouver sa réalité, son réel, Georges Rey va donc, à partir des années 80, se réaliser à travers le regard des artistes. En 1980-81, à New York, il est fasciné par le premier film de Jim Jarmush, Permanent Vacation (1980), dérive urbaine entre rock et punk.

Dès cette époque, Georges Rey commence à réaliser de nombreux portraits d’artistes (films avec Philippe Parreno, Pierre Joseph et Philippe Perrin, avec Ange Leccia, …). Si la réalité n’est plus palpable sur un mode immédiat et intense comme le permettait la scène musicale punk quelques années auparavant, Georges Rey cherchera désormais à la saisir par son intérêt pour les artistes, ce qu’ils voient et ce qu’ils restituent du monde (No more reality, film avec Parreno…).

En 1985, il réalise le film Canards, dans le souci de travailler avec une image la plus banale possible.

Les films de Georges Rey privilégient les plans fixes et cherchent à saisir le réel tel qu’il se présente, avec sa temporalité, en le transformant le moins possible. Nul montage (à la différence du cinéma documentaire par exemple). Georges Rey veut laisser le maximum de liberté au sujet filmé.

 

Texte de Corinne Guerci